Logogalerie Zurcher

Galerie Zürcher, Paris & Zürcher Gallery, New York

INTERVIEW CROISEE

Bernard Zürcher – Je suis venu au métier de galeriste après avoir entamé une carrière plus institutionnelle dans le monde de l’art. Historien d’art, j’ai d’abord passé dix ans dans les musées (de 1978 à 1988). À un moment de mon parcours très classique – le Musée de l’Orangerie puis le Palais de Tokyo du temps du Musée d’art moderne, pas celui d’aujourd’hui – j’ai pensé que si je pouvais ouvrir une galerie ce serait une possibilité fantastique de soutenir des artistes contemporains en affichant des choix personnels. J’avais écrit plusieurs livres sur l’art moderne dont un Braque, vie et œuvre (L’Office du Livre / Rizzoli) qui fait encore référence aujourd’hui. J’avais été émerveillé vers l’âge de quinze ans par la Fondation Maeght et l’histoire de la galerie Maeght où mon père, amateur d’art, m’emmenait régulièrement. Un jour, alors que je travaillais sur une exposition, j’ai eu une sorte de révélation devant des tableaux de Matisse, Derain, Vlaminck et Braque peints entre 1905 et 1907. J’ai soudain pris conscience que leurs auteurs étaient alors tous de très jeunes artistes, depuis Braque qui avait 24 ans jusqu’à Matisse qui en avait 35. J’ai commencé à m’intéresser aux artistes de ma génération, à les rencontrer.

UNE INSPIRATION : DE GRANDES FIGURES DE GALERISTES

Une manière de poursuivre ce désir de présenter des œuvres contemporaines en affirmant des choix critiques était d’acquérir la maîtrise d’un lieu. En cela, j’ai été guidé par l’exemple de grands galeristes qui avaient joué un rôle central dans la mise en valeur des artistes de leur temps. J’ai pu rencontrer quelques uns d’entre eux : Aimé Maeght, peu de temps avant sa mort, ou encore Rodolphe Stadler, un découvreur extraordinaire, d’origine suisse comme moi avec lequel j’ai eu de nombreuses et passionnantes conversations. Il fut l’un des premiers à avoir tendu un pont entre la France et les États-Unis et à avoir invité des artistes américains. Je me souviens aussi de Paul Facchetti, grand photographe et galeriste ayant organisé la première exposition parisienne de Jackson Pollock en 1958. Etudiant, je longeais la vitrine du Studio Facchetti au 6 rue des Saints-Pères. Ces personnages me fascinaient. Ils me prouvaient qu’il était possible de soutenir les artistes que l’on aimait en se fondant sur ce que j’appellerai « une intime conviction » plus que sur une stratégie de marché. Mon épouse, Gwenolee, traductrice de profession, partageait ce désir. Nous avions aussi beaucoup de respect pour Jean Fournier ou Lucien Durand et sa femme. Gwenolee m’a rejoint et notre aventure dans le monde de l’art pouvait commencer.

Gwenolee – Là un événement a été déclencheur. Alors que nous revenions d’une exposition Matisse au Cateau-Cambresis nous nous sommes arrêtés par hasard en face de la salle des ventes de Douai qui annonçait « tableaux contemporains ». Au fond de la salle, le commissaire-priseur présentait une petite œuvre, que nous distinguions à peine. Sous une impulsion irraisonnée, Bernard lance une enchère : « mille francs ! ». Il l’obtient. Nous nous approchons du tableau, il était signé Paul Kallos, peintre qui nous était inconnu. Au dos une étiquette « Galerie Pierre Loeb ».

Bernard – Pierre Loeb, qui a soutenu Picasso, Braque, Vieira da Silva se trouve être le galeriste le plus cher à mes yeux. Doté d’une intuition extraordinaire, c’est lui qui avait par exemple monté la première exposition Joan Miró en France en 1928. J’y vois un signe du destin…

Gwenolee – Nous sommes partis de rien, sans connaître aucun collectionneur. En 1988 nous avons repris les murs d’une cave à vins Nicolas dans le sixième arrondissement de Paris, où nous avons ouvert un lieu hybride, entre bureau d’expertise et galerie. Nous avons commencé à montrer quelques œuvres. J’avais un diplôme de gestion. Bernard bien qu’historien d’art s’est obligé à suivre une formation le soir à la chambre de commerce, pour apprendre les rudiments de la comptabilité et savoir lire un bilan.

Bernard – Petit à petit, nous avons découvert et soutenu de jeunes artistes, organisé des expositions. Nous avons déménagé dans un vaste local au 56 de la rue Chapon en 1992 : les anciennes écuries de l’hôtel de Gabrielle d’Estrées, la maîtresse d’Henri IV. Certains artistes ont acquis une reconnaissance, comme le peintre français Marc Desgrandchamps, que nous avons rencontré en avril 1993, la photographe italienne Elisa Sighicelli découverte à Londres en 1998 comme la cinéaste suisse Emmanuelle Antille à Lausanne. Mais assez rapidement, nous avons été confrontés à des freins liés à notre statut parisien. Certains artistes étrangers, dont la notoriété commençait à croître, nous ont été « soustraits » par des galeries internationales. Nous avons aussi fait d’heureuses rencontres avec des artistes qui nous ont encouragé et conseillé : Joan Mitchell avec laquelle nous avons noué une belle amitié au cours des quatre dernières années de sa vie. A travers elle c’était déjà l’Amérique ! Le sculpteur Wang Keping, une figure historique, fondateur du premier groupe d’artistes non conformistes en Chine en 1979 (Xing Xing) qui est toujours un des piliers de notre galerie.

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Galerie Zürcher, Paris
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Zürcher Gallery, New York

NEW YORK, QUAND PARIS NE SUFFIT PLUS

Gwenolee – Dans les années 2000 la pression du marché international et sa financiarisation grandissante obligeaient de plus en plus de galeries françaises à se « franchiser » auprès de galeries étrangères. Cela n’aurait rien eu de déshonorant, mais ne correspondait pas à notre ambition et surtout à notre pratique du métier de galeriste : découvrir des artistes peu ou pas connus pour essayer de les faire connaître. Comme tout le monde nous avons fait des foires (et nous devons continuer à en faire quelques unes) mais nous préférons animer un lieu personnel et permanent – ce qu’est une galerie avant tout. C’est pourquoi nous avons décidé en 2009 d’ouvrir une filiale à New York tout en conservant la galerie de Paris. Projet fou, aux dires de beaucoup ! Il est vrai que s’établir aux États-Unis est un véritable parcours du combattant. Nous avons toutefois été aidé sur place par quelques collectionneurs, notamment Ahmet Ertegun, fondateur du label « Atlantic Records » qui nous a présenté à son réseau. Nous nous y sommes fait des amis. Aujourd’hui, nous organisons une douzaine d’expositions personnelles chaque année dans les deux galeries parisienne et new-yorkaise, auxquelles s’ajoutent des expositions organisées par des « curators » nous permettant d’inviter des artistes. La Galerie Zürcher, c’est une seule équipe sur deux sites : la Galerie Zürcher à Paris dans le Marais Beaubourg près du Centre Pompidou et la Zürcher Gallery à New York dans le quartier de NoHo (Downtown Manhattan) près du New Museum. … Mais ce n’est, somme toute, qu’une toute petite contribution au monde tellement foisonnant de l’art contemporain.

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Bernard Zürcher


Bernard Zürcher
Historien d’art, Bernard Zürcher a été chargé de mission au Musée de l’Orangerie puis au Palais de Tokyo de 1979 à 1986. Expert en art moderne de 1987 à 1990, il est l’auteur de plusieurs ouvrages en particulier Braque (Rizzoli, 1988) ou Les Fauves (Hazan, 1995). Quittant résolument l’art moderne, il fonde avec son épouse Gwenolée une galerie d’art contemporain à Paris en 1992, puis une filiale à New-York en 2009, la Zürcher Gallery. Vice-président du Comité professionnel des galeries d’art (CPGA) de 1996 à 2006 il est l’un des fondateurs de l’Espace d’art contemporain créé sur le campus H.E.C (octobre 2000) où il participe au collège du master Médias Art & Création. Spécialiste des questions de mécénat, il est l’auteur (avec Karine Lisbonne) de L’Art avec pertes ou profit ? (Flammarion, 2007). Membre fondateur du CIPAC (fédération des professionnels de l’art contemporain) dont il a été le vice-président de 2003 à 2014.

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Gwenolee Zürcher


Gwenolee Zürcher
Traductrice de formation, parlant plusieurs langues, Gwenolee de Beauregard est expert en arts d’Asie. Elle a traduit en particulier un important ouvrage sur New York (New York 1945-1965, L’Office du Livre). Depuis 2010, elle est responsable du développement international de la Galerie Zürcher et dirige la Zürcher Gallery à New York.

Agathe Dupont
Diplômée de l’Ecole du Louvre, Agathe Dupont a travaillé au musée national d’Art moderne - Centre Georges Pompidou (participation à la réédition du catalogue des collections contemporaines, 2005). En 2006, elle est chargée de production à l’Etablissement Public du Château de Versailles. Depuis 2008 à la galerie Zürcher, elle est actuellement directrice des opérations.

[en] [fr]

Galerie Zürcher, Paris & Zürcher Gallery, New York

JOINT INTERVIEW : Bernard & Gwenolee Zürcher


Bernard Zürcher : I became a gallery owner after a more institutional career in the art world. Between 1978 and 1988 I was a curator in the Musée de l’Orangerie and the Palais de Tokyo, during the Musée d’Art Moderne period. At a certain point I got the idea that I’d like to open a gallery as a showcase for contemporary artists, and also for my own predilections. I’d written several books on modern art, including Braque, vie et oeuvre, which remains a standard work. When I was fifteen or so I marveled at the Maeght Foundation and the history of the Maeght gallery, which I regularly visited with my father, who was a collector. One day, while working on an exhibition of works by Matisse, Derain, Vlaminck and Braque, painted between 1905 and 1907, I had a sort of revelation. I realized that these artists had been very young at the time : Braque was 24, and Matisse, the eldest, just 35. This got me interested in the artists of my own generation.
The inspiration of other dealers

One way of pursuing this desire to present contemporary works through an affirmation of critical preferences was to have a place in which to display them. And I was guided by the example of gallery owners who had played a central role in promoting the artists of their time. I met a number of them : Aimé Maeght (shortly before his death), or again Rodolphe Stadler, who had an amazing eye. He had Swiss roots, like myself, and I had many memorable conversations with him. I also recall Paul Facchetti, a photographer and gallery owner who put on Jackson Pollock’s first Parisian exhibition, in 1958. As a student, I often passed by the Studio Facchetti at 6 rue des Saints-Pères. These were people who fascinated me. They showed that you could do something on behalf of artists you admired, on the basis of what I’d call an "intimate conviction" rather than a market strategy. And my wife Gwenolee, a translator by profession, shared this attitude. We had a great deal of respect for Jean Fournier, but also Lucien Durand and his wife. And this was the start of our adventure in the art world.
Gwenolee : There was an event that acted as a trigger. As we were coming back from a Matisse exhibition in Cateau-Cambrésis, we stopped off by chance at an auction room in Douai (North of France) where a sale of "contemporary paintings" was being held. The auctioneer presented a small picture, and, although we could scarcely make it out from where we were, Bernard impulsively made a bid : "A thousand francs !" And he got the picture ! It was signed Paul Kallos, whom we’d never heard of. But on the back there was a label, "Galerie Pierre Loeb".
Bernard : Pierre Loeb, who backed Picasso, Braque and Vieira da Silva, was the one I felt most affinity with. He had extraordinary intuition, and it was he who organized Joan Miró’s first exhibition in France, in 1928. So I saw that as a sign…
Gwenolee : In 1988, we took over a former Nicolas wine shop in Paris, in the sixth arrondissement, which we turned into a hybrid space – something between an assessor’s office and a gallery. And we started showing works. I had management qualifications, and Bernard, though he was an art historian, took evening classes at the Chamber of Commerce to learn some basic accounting, and how to read a balance sheet.
Bernard : We gradually began discovering and supporting young artists, and we put on exhibitions. In 1992 we moved into much bigger premises at 56 rue Chapon. In fact they were the former stables at the house of Gabrielle d’Estrées, King Henri IV’s mistress. Some of the artists made a name for themselves, like the French painter Marc Desgrandchamps, who we met in April 1993, or the Italian photographer Elisa Sighicelli, who we discovered in London in 1998, or again the Swiss film maker Emmanuelle Antille, who we met in Lausanne. However, we soon found that it was a disadvantage to be Paris-based. Some of our artists were "spirited away" by international galleries as soon as they began to establish a reputation. But we also had valuable encounters with artists who encouraged and advised us : Joan Mitchell, for example, to whom we were very close during the last four years of her life. America, already ! And the sculptor Wang Keping, an historic figure who, in 1979, founded the first group of non-conformist artists in China : Xing Xing. He’s still one of our mainstays.

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Galerie Zürcher, Paris
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Zürcher Gallery, New York

New York (when Paris isn’t enough)

Gwenolee : Over the past decade, the pressure of the international market, and in particular its growing monetization, has led more and more French galleries to establish "franchises" in other countries. There’s nothing wrong with that, but it doesn’t reflect our ambition, or the way we operate, which involves promoting artists who aren’t yet well known. Like everyone else, we’ve been present at a few fairs (and we continue to do so on an occasional basis), but we prefer to take responsibility for a personal, permanent place : this is a gallery, after all. Which is why, in 2009, we decided to open a sister gallery in New York. A lot of people thought we were crazy ! And it’s true that setting up a gallery in the US is something of a challenge. But we’d previously got to know a number of collectors, notably Ahmet Ertegun, the founder of Atlantic Records, who introduced us to his circle. And we made friends. We now hold a dozen solo exhibitions each year in the two galleries, along with shows organized by "curators", which provide opportunities to bring in other artists. So we have a single team, working in two separate galleries : the Galerie Zürcher in Paris, in the Marais Beaubourg district, near the Centre Pompidou, and the Zürcher Gallery in New York, in the NoHo district of downtown Manhattan, near the New Museum. But in the end this is just a small contribution to the burgeoning world of contemporary art.


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Bernard Zürcher


Between 1979 and 1986, Bernard Zürcher was a curator at the Musée de l’Orangerie, then the Palais de Tokyo. Between 1987 and 1990 he wrote several books on modern art, including Braque, vie et oeuvre (L’Office du Livre / Rizzoli, 1988) and Les Fauves (Hazan, 1995). In 1992, turning his back on modern art, he and his wife Gwenolee founded a contemporary art gallery, Galerie Zürcher, in Paris, and in 2009 a second, Zürcher Gallery, in New York. He was the vice-president of the Comité Professionnel des Galeries d’Art (CPGA) from 1996 to 2006, and in October 2000 he helped to found the Espace d’Art Contemporain on the HEC campus, where he contributes to the Médias Art & Création course. A specialist in questions of patronage, he co-authored (with Karine Lisbonne) L’Art avec pertes ou profit ? (Flammarion, 2007). He is a founding member, and the former vice-president, of CIPAC (the contemporary art professionals’ association).

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Gwenolee Zürcher

Gwenolee Zürcher is a translator who speaks several languages. She is also an expert in Asian art. She has translated, among other important works, New York 1945-1965 (L’Office du Livre, 1988). Since 2010, she has been in charge of international development at Galerie Zürcher, and she heads Zürcher Gallery.

Graduated from the Ecole du Louvre, Agathe Dupont worked at the National Museum of Modern Art - Centre Georges Pompidou (participation in the new edition of the catalog of contemporary collections, 2005). In 2006, she is production officer at the Public Establishment of Versailles. Since 2008 at the Zürcher Gallery, she is currently operations manager.

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