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Marc Desgrandchamps

  • 28.05.2005 - 13.07.2005|

Une bonne manière d’appréhender les récents tableaux de Marc Desgrandchamps serait de penser au titre de la pièce de Moussorgsky tableaux d’une exposition dont le compositeur écrivait : « les sons et les idées sont suspendus dans l’air, j’en absorbe jusqu’à m’en gaver, et j’ai à peine le temps de les coucher sur papier. »1 Marc Desgrandchamps procède en effet, par imprégnation, d’un travail de mémoire. Ainsi, pour le grand triptyque de cette exposition qu’on se risquerait à qualifier un peu vite de « scène de plage », le paysage (qui sert de cadre) est emprunté à la Grèce : une plage avec la vue sur une île à l’horizon (un thème mélancolique cher à Böcklin) ; comme la figure exubérante qui apparaît sur la gauche – entre bacchanale et danseuse folklorique – tandis qu’à droite se tiennent deux femmes éplorées (on découvre à leurs pieds ce qui ressemble, à y regarder de plus près, à des restes humains). La pose de ces deux femmes est particulière : Desgrandchamps s’est arrêté sur l’image d’un document de presse relatant la prise d’otage de Beslan en Ossétie du Nord. Il me fait remarquer que « si la femme de droite est penchée de cette manière c’est parce que les balles sifflent . » La liaison entre les deux parties du tableau est assurée par une ombre qui s’allonge au centre et qui fait référence de manière explicite2 « à l’ombre portée sur le tombeau dans le tableau de Poussin Et in Arcadia ego ».

L’Arcadie ? Changement de décor. Celui de la paix ou plus exactement de la paix pendant la guerre. Du linge pendu sur un fil (rien n’est plus « permanent » et donc plus « actuel » qu’un tel décor) fait écran aux jeux de l’amour et du hasard en dépit des tragédies mondiales. Ici, deux femmes poursuivent leurs conversations à l’abri des regards qui s’efforcent ardemment de les découvrir dans la transparence des voiles. Là, un fauteuil en plastique est abandonné dans la moiteur du jardin. Autant de scènes fragiles, précaires, car susceptibles de tous les déchirements. Desgrandchamps a poussé la transparence des plans jusqu’à une limite encore inusitée. La fluidité du medium entraîne l’image dans son propre écoulement. Un morceau de tissu, un corps de femme, une chaise sont autant de vestiges équivalents dans la logique d’une composition : « Je peins les figures et les objets sans introduire de hiérarchie, indique Marc Desgrandchamps. Je cherche plutôt ce qui les relie les unes aux autres. Une ombre, une lumière sur les choses qui m’ont frappé, fût-ce un instant, me restent davantage que les choses elles-mêmes. Je m’accommode fort bien des restes. » Bernard Zürcher

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